Première propriété

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mercredi 3 décembre 2014

Juillet
1
La veille du déménagement...
Une histoire de déménagement pour démarrer l'écriture. Rien de très original. Mais, dans mon cas, c'est fondamental.
Je m'endormirai ce soir dans une chambre encombrée de boîtes et vide de son essence. Moi qui éprouve de l'affection pour mes meubles, presque de l'amour, je me rends bien compte que sans les effets que je dépose dessus, ils ne signifient pas grand-chose. Ils sont beaux mais pas si attachants en soi au final. Ils ne reflètent plus le réconfort que je ressentais quand j'entrais dans ma chambre à coucher, il y a quelques jours à peine. Le réconfort du familier.
Pourtant, c'est la dernière pièce de l'appartement à avoir retrouvé sa véritable fonction et à afficher ses particularités. Cette pièce m'a d'abord été étrangère. Elle était mouvante, et floue, un peu comme ma personnalité. Au tout début, il n'y avait que ma commode, mes bibliothèques (qui occupaient l'espace d'un mur complet!), ma table de chevet et le parc dans lequel je couchais ma fille. Nous avions quitté la maison de son père où elle avait une chambre dans laquelle elle ne dormait pas, passant ses nuits dans la nôtre. Je n'allais pas la déplacer de la campagne à la ville et la forcer à dormir seule dans sa chambre à présent...
En fait, Rose n'a jamais dormi dans sa chambre complètement. Même quand j'ai plié le parc et l'ai rangé, même quand j'ai décidé que ma fille resterait une bonne partie de la nuit dans sa propre chambre, à dormir dans sa bassinette, c'est dans mon lit (ou plutôt dans mes bras) que je l'endormais. Ce lit a été bien plus le lieu de l'échange des histoires au crépuscule, des jeux amusants à l'aube, du réconfort des caresses contre les cauchemars et des traitements maternels contre les infections passagères que celui des histoires d'un soir, des jeux coquins aux petites heures du matin, des fausses promesses à l'aube ou des aventures passagères - lesquels auraient pu occuper mes moments de solitude. Mon lit - et ma chambre - est donc plutôt demeuré le territoire exposant mon statut de mère célibataire durant ces trois années.
Ma chambre, ce soir, me semble aussi vide de sens, car je n'ai pas de petite fille de trois ans et demie à endormir. Ce soir, Rose dort chez mes parents, c'est eux qui lui raconteront une histoire, celle des Ours Bruns qui déménagent, comme ils me l'ont racontée, à l'âge de cinq ans, quand nous sommes déménagés du quartier Saint-Henri à Montréal pour aller vivre dans la banlieue, à Repentigny...

Ma chambre a été aussi l'endroit, selon les périodes, où se reposaient mes angoisses de la journée, exténuée par mon mode de vie et où s'exprimait avec soulagement mon besoin de solitude; c'était aussi l'endroit où s'éveillaient mes peurs nocturnes et où je ressentais le trouble de l'isolement.
Il y a bien eu quelques tentatives dans cette chambre, des tentatives de réécrire l'histoire, de penser la vie autrement que, par exemple, à me déchirer entre mon rôle de maman et mon désir de femme jusqu'à ce que je recompose notre existence avec l'homme qui me prendrait toute, maman et femme...
Tentatives échouées.
Ma chambre s'est transformée, durant ces trois années. Comme moi. Son atmosphère s'est clarifiée. Les bibliothèques ont été transportées dans mon bureau au collège, remplacées dans ma chambre par une armoire où ranger les vêtements qui débordaient de l'étroite garde-robe, une ancienne commode déplacée de la chambre de Rose à la mienne, sur laquelle j'ai déposé une télé, ainsi qu'une table de travail où je laissais mes factures, mes comptes, mon journal. Dans l'espace laissé par le parc où dormait ma fille au début de notre emménagement, j'ai installé une large bibliothèque. Ce décor me ressemblait plus. Ma chambre était enfin devenue une pièce habitée, comblée. C'était la pièce où trônaient mes livres, mes vêtements, mes bijoux, mes photos et où étaient dispersées, partout, les traces de mon amour pour ma fille. Les traces de cette vie que nous fabriquions ensemble. Je ne fermais plus la porte de ma chambre quand je recevais, désormais; au contraire, j'ai commencé à la laisser grand ouverte, étant plutôt fière d'étaler les preuves de ma résistance...  
Cela m'a pris trois ans pour apprendre à accepter cette vie. Trois ans à être animée par les Splendeurs et les misères de ma vie de mère célibataire. J'ai survécu à ce que je nomme maintenant mon drame monoparental.
C'est seule que j'ai loué cet appartement, pour ma fille et moi, il y a trois ans, et c'est seule que j'ai acheté celui dans lequel nous allons vivre, elle et moi. Sauf que ma vie de monoparentale n'est plus dramatique.
Rose a grandi, elle est passée de poupon rond à fillette taquine. Moi aussi, j'ai grandi. Même mon rapport à la solitude a évolué. Je suis passée de femme isolée à femme indépendante.
La nostalgie monte. Pourquoi déménager alors?
Parce que nous avons grandi justement. Parce que l'espace se rétrécit dans ces quatre pièces. Parce qu'une chambre, pour moi, ne suffit plus. J'ai maintenant besoin d'un bureau. Un bureau à moi. Territoire de l'écriture. 
J'ai besoin d'espace, de respirer, d'écrire, de me laisser enivrer par le parfum de la nouveauté... de prendre encore plus ma vie en main, d'accepter toutes les responsabilités qui viennent avec...  d'investir complètement le présent pour mieux penser à l'avenir...
Et parce que demain, je passerai de locataire à propriétaire.

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