Juillet
1
La veille du déménagement...
Une histoire de déménagement pour démarrer
l'écriture. Rien de très original. Mais, dans mon cas, c'est fondamental.
Je m'endormirai ce soir dans une chambre encombrée
de boîtes et vide de son essence. Moi qui éprouve de l'affection pour mes meubles,
presque de l'amour, je me rends bien compte que sans les effets que je dépose
dessus, ils ne signifient pas grand-chose. Ils sont beaux mais pas si attachants en soi au
final. Ils ne reflètent plus le réconfort que je ressentais quand j'entrais
dans ma chambre à coucher, il y a quelques jours à peine. Le réconfort du
familier.
Pourtant, c'est la dernière pièce de l'appartement à avoir
retrouvé sa véritable fonction et à afficher ses particularités. Cette pièce m'a d'abord été étrangère. Elle était
mouvante, et floue, un peu comme ma personnalité. Au tout début, il n'y avait
que ma commode, mes bibliothèques (qui occupaient l'espace d'un mur complet!),
ma table de chevet et le parc dans lequel je couchais ma fille. Nous avions
quitté la maison de son père où elle avait une chambre dans laquelle elle ne dormait
pas, passant ses nuits dans la nôtre. Je n'allais pas la déplacer de la
campagne à la ville et la forcer à dormir seule dans sa chambre à présent...
En fait, Rose n'a jamais dormi dans sa chambre
complètement. Même quand j'ai plié le parc et l'ai rangé, même quand j'ai
décidé que ma fille resterait une bonne partie de la nuit dans sa propre
chambre, à dormir dans sa bassinette, c'est dans mon lit (ou plutôt dans mes
bras) que je l'endormais. Ce lit a été bien plus le lieu de l'échange des
histoires au crépuscule, des jeux amusants à l'aube, du réconfort des caresses contre
les cauchemars et des traitements maternels contre les infections passagères
que celui des histoires d'un soir, des jeux coquins aux petites heures du
matin, des fausses promesses à l'aube ou des aventures passagères - lesquels
auraient pu occuper mes moments de solitude. Mon lit - et ma chambre - est donc
plutôt demeuré le territoire exposant mon statut de mère célibataire durant ces
trois années.
Ma chambre, ce soir, me semble aussi vide de sens,
car je n'ai pas de petite fille de trois ans et demie à endormir. Ce soir, Rose
dort chez mes parents, c'est eux qui lui raconteront une histoire, celle des Ours Bruns
qui déménagent, comme ils me l'ont racontée, à l'âge de cinq ans, quand nous sommes déménagés du
quartier Saint-Henri à Montréal pour aller vivre dans la banlieue, à Repentigny...
Ma chambre a été aussi l'endroit, selon les
périodes, où se reposaient mes angoisses de la journée, exténuée par mon mode
de vie et où s'exprimait avec soulagement mon besoin de solitude; c'était aussi
l'endroit où s'éveillaient mes peurs nocturnes et où je ressentais le trouble
de l'isolement.
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Il y a bien eu quelques tentatives dans cette
chambre, des tentatives de réécrire l'histoire, de penser la vie autrement que, par
exemple, à me déchirer entre mon rôle de maman et mon désir de femme jusqu'à ce
que je recompose notre existence avec l'homme qui me prendrait toute, maman et
femme...
Tentatives échouées.
Ma chambre s'est transformée, durant ces trois
années. Comme moi. Son atmosphère s'est clarifiée. Les bibliothèques ont été
transportées dans mon bureau au collège, remplacées dans ma chambre par une
armoire où ranger les vêtements qui débordaient de l'étroite garde-robe, une
ancienne commode déplacée de la chambre de Rose à la mienne, sur laquelle j'ai
déposé une télé, ainsi qu'une table de travail où je laissais mes factures, mes
comptes, mon journal. Dans l'espace laissé par le parc où dormait ma fille au
début de notre emménagement, j'ai installé une large bibliothèque. Ce décor me
ressemblait plus. Ma chambre était enfin devenue une pièce habitée, comblée.
C'était la pièce où trônaient mes livres, mes vêtements, mes bijoux, mes photos
et où étaient dispersées, partout, les traces de mon amour pour ma fille. Les traces de cette vie que nous fabriquions ensemble. Je ne
fermais plus la porte de ma chambre quand je recevais, désormais; au contraire,
j'ai commencé à la laisser grand ouverte, étant plutôt fière d'étaler les
preuves de ma résistance...
Cela m'a pris trois ans pour apprendre à accepter
cette vie. Trois ans à être animée par les Splendeurs et les misères de ma vie
de mère célibataire. J'ai survécu à ce que je nomme maintenant mon drame
monoparental.
C'est seule que j'ai loué cet appartement, pour ma
fille et moi, il y a trois ans, et c'est seule que j'ai acheté celui dans
lequel nous allons vivre, elle et moi. Sauf que ma vie de monoparentale
n'est plus dramatique.
Rose a grandi, elle est passée de poupon rond à
fillette taquine. Moi aussi, j'ai grandi. Même mon rapport à la solitude a évolué. Je suis passée
de femme isolée à femme indépendante.
La nostalgie monte. Pourquoi déménager alors?
Parce que nous avons grandi justement. Parce que
l'espace se rétrécit dans ces quatre pièces. Parce qu'une chambre, pour moi, ne
suffit plus. J'ai maintenant besoin d'un bureau. Un bureau à moi. Territoire de l'écriture.
J'ai besoin d'espace, de respirer, d'écrire, de me laisser enivrer par le parfum de la nouveauté... de prendre encore plus ma vie en main, d'accepter toutes les responsabilités qui viennent avec... d'investir complètement le présent pour mieux penser à l'avenir...
Et parce que demain, je passerai de locataire à
propriétaire.
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