Première propriété

Première propriété

jeudi 4 décembre 2014

2
Jour J - ou s'embarquer
Ce matin, plus de place pour la nostalgie: la nervosité a pris le dessus! Je me suis levée, ai appelé mes parents pour prendre des nouvelles de Rose, me suis douchée, avec cette question qui me tordait l'esprit: Dans quoi me suis-je embarquée?
J'ai réalisé que j'allais devenir propriétaire. Réalisé pour vrai. Plus question d'appeler Monsieur Coutu quand le robinet de l'évier de la cuisine ne coulerait plus, ou quand le bain bloquerait, ou encore quand la toilette déborderait: ce serait moi, la proprio. Je devrais me débrouiller toute seule. Pour TOUT.
Le père de ma fille est venu me rejoindre plus tôt que je ne l'aurais cru. Il m'avait promis de m'aider à terminer les préparatifs du déménagement, qui ne débuterait de toute façon qu'à 15 heures. Chaque fois que je suis déménagée (et quand je dis chaque fois comme si j'étais déménagée souvent, eh bien, c'est exactement ça, car j'en étais, là, à mon huitième déménagement), c'était avant 9 heures le matin; j'ai toujours trouvé ça un peu tôt, un peu stressant, mais j'ai bien dû constater que déménager en fin de journée, ce l'est encore plus.
Dès qu'il est passé le seuil de la porte-patio, M. m'a invitée à déjeuner au resto. « Chez Cora, comme au bon vieux temps? » À son tour d'être nostalgique. Lui et moi, bien avant que je tombe enceinte de notre Rose, avons vécu deux ans dans ce même quartier de Pointe-aux-Trembles. Il nous arrivait parfois d'aller déjeuner au resto nommé, situé sur la rue Sherbrooke. Je n'y étais pas retournée depuis cette époque. Il faut dire que ma fille est allergique aux oeufs et que je fuis, en sa compagnie, ce type de restos. (Je sais bien qu'il y a des oeufs dans les autres restos où j'amène ma fille, mais disons que dans les restos à déjeuner, l'oeuf n'est pas juste dans certaines assiettes, il est aussi dans l'air qu'on respire.) J'ai donc accepté l'offre de M. et il était ravi de m'entendre commander la même assiette que lui, bourrée de gras trans, même si, au final, je suis à peine parvenu à avaler quelques bouchées. Je n'avais pas besoin de me justifier, ma nervosité me sortait des pores de peau. Je ne cessais de me gratter, comme si j'étais en pleine crise d'eczéma hivernale (alors que la canicule nous faisait suer): dans quoi me suis-je embarquée?
M. riait gentiment de moi. « Calme-toi, ça va bien aller. » De retour à l'appartement sept, nous avons terminé les boîtes et avons fait un sacré ménage. Je refusais de tourner les coins ronds, je tenais à laisser derrière moi un logement impeccable. Je ne suis pourtant pas d'un naturel Madame Blancheville. M. me trouvait intense avec la moppe. « Tu réalises, là, hein, que quand ils vont entrer ici, ils vont tout nettoyer, anyway? » « Ils », c'était une infirmière dans la quarantaine, nouvellement séparée, avec son fils de vingt-trois ans, étudiant à l'université. Elle avait acheté mes électros de cuisine (frigo, poêle et lave-vaisselle) et bien que je les lui ai vendus à un prix fort modique, je lui étais reconnaissante qu'elle les ait pris, ce qui m'évitait de les transporter, en plus de payer la moitié de mon déménagement (Montréal-Joliette, ça ne coûte pas rien).
Il a fini par me laisser seule avec mon nettoyage de la salle de bain (car nous n'entrions pas deux dans cette boîte à savon de toute manière) pour pouvoir aller déposer dehors, sur le terrain du bloc, avec l'intention de les donner, les jouets de Rose que je ne voulais pas rapporter à la nouvelle maison. Sa bonne action s'est transformée en réaction survoltée: ma propriétaire, qui était venue visiter un autre locataire (récolter son loyer probablement), s'est montrée fort intéressée à ce que M. dépose les jouets dans sa Jeep Cherokee. La rumeur voulait qu'elle et son mari aient gagné deux millions de dollars à la loterie, rumeur que j'avais déjà révélée à M. et qui s'en souvenait ce jour-là, car il s'est insurgé contre le fait qu'elle demande ces jouets. « C'est pour donner aux pauvres, Madame, pas aux riches! », l'ai-je entendu s'écrier dans les escaliers. La dame s'est présentée chez moi, indignée, me disant que c'est justement ce qu'elle avait l'intention de faire, les donner à un organisme qu'elle connaissait, et qu'en laissant les jouets sur le terrain, n'importe qui pourrait les prendre. M. faisait de grands signes derrière elle et lançait de gros yeux méchants à son endroit. Elle s'est retournée, a envisagé mon ex (même si elle était toute petite et lui, corpulant, elle soutenait son regard) pour lui demander comment il saurait que c'est à des « pauvres » qu'il donnerait, que c'était ridicule son affaire et lui, de rétorquer: « C'est vrai que je ne peux pas le garantir, mais une chose que je sais, par exemple, c'est que vous, vous n'êtes plus à l'âge de jouer avec ça! » Je trouvais que Robin des Bois dépassait la limite du raisonnable dans la façon de s'adresser à ma future ancienne propriétaire. Elle n'avait pas tort non plus et je la croyais quand elle disait qu'elle ne garderait pas les jouets pour elle. De plus, je la trouvais franchement audacieuse de ne pas s'en laisser imposer par mon ex, attitude que j'approuvais. Mais je me suis tout de même lâchement sortie de cette scène digne du théâtre de boulevard en disant à la femme que c'était lui qui avait la responsabilité des jouets et que je m'en tenais à son jugement... elle a quitté en claquant la porte. J'ai remercié M. d'avoir eu droit à ce bel adieu touchant de la part de ma proprio, ce à quoi il a haussé les épaules. Il est ressorti au plus vite juste pour s'assurer qu'elle ne lancerait pas quelques jouets dans sa Jeep en partant. C'est une femme vivant dans un bloc de l'autre côté de la rue qui est venue chercher les jouets. Elle ne semblait pas pauvre du tout, mais M. semblait satisfait. Et moi, j'étais débarrassée. 
Une demi-heure avant que les déménageurs arrivent, mon père s'est présenté au logement pour ramener Rose et pour prendre la relève de mon ex à mes côtés. C'était la première fois que les deux se croisaient depuis fort longtemps. J'ai feint d'ignorer ce moment de tension pour prendre ma fille dans mes bras, la serrer très fort, et lui promettre que nous nous retrouverions dans la  « nouvelle maison ». Elle était un peu ébranlée par sa chambre vide, elle cherchait son lit et ses jouets, et je l'ai rassurée en lui rappelant (parce que nous avions déjà passé quelques heures dans notre future maison auparavant) qu'un tout nouveau décor, qu'elle avait d'ailleurs choisi, l'attendait dans sa nouvelle chambre, une chambre de « grande fille ». Elle ne voulait pas nous quitter, mon père et moi, mais M. a réussi à la sortir du logement en lui offrant un arrêt à la crèmerie. Elle est donc finalement partie en souriant, et la nervosité m'a noué le ventre. Je m'ennuyais de ma fille, que j'avais un peu négligée en ces temps de transition. L'émotion s'est agrippé à ma gorge par la suite, quand je suis allée passer le balai dans la chambre de Rose. Chambre toute rose, avec une bande de tapisserie de princesses. Chambre dans laquelle je l'ai vue grandir, je l'ai vu faire ses premiers pas. J'allais pleurer quand une pensée m'a fait sourire: cette chambre de fillette allait devenir celle d'un jeune homme de vingt-trois ans. Ouf! Il en aurait, du travail à faire, pour transformer cette petite pièce en garçonnière...
Au reste, le déménagement s'est déroulé assez rapidement et avec peu de heurts. Il faisait plus chaud en fin de journée que sur l'heure du dîner. Les hommes en étaient à leur second déménagement, mais ils demeuraient efficaces. Ils étaient motivés par leur envie de finir pour assister à un spectacle (ils disaient constamment « el show »). Ils ont terminé de vider le logement en deux heures. Mon père a donné un solide dernier coup de balayeuse pendant que je suis allée saluée certains voisins. Je ne m'éternisais pas, sinon j'aurais explosé de larmes. Pas que nous ayons développé un lien d'amitié indéfectible, mais juste le fait de quitter cet endroit me troublait. De dire adieu. Et me voilà triste, à la limite démolie, alors que ça ne méritait quand même pas autant de peine.
Dans ma voiture, en plein dans cet état, j'ai pris cette  photo. Adieu, appartement sept.
Ancien bloc d'habitations dans lequel se situe l'appartement sept.         
En guise de souper, je me suis payé un très grand café glacé. J'ai roulé jusqu'à ma nouvelle maison, les yeux pleins de larmes mais le sourire fendu jusqu'aux oreilles. Ça y était. Je m'en allais vivre chez moi. Dans ma nouvelle demeure.
Je quittais un endroit où les drapeaux du Canada (et ceux de plein d'autres contrées célébrant la Coupe du Monde de Soccer) étaient exposés partout pour un autre où il n'y en avait que quelques-uns, très discrets. Je quittais la ville, Montréal, et sa multiculture, pour une ville de région, et sa culture du terroir, Joliette. Si l'on m'avait prédit ça quelques années auparavant, je me serais esclaffée...
Je m'ennuyais de ma fille. J'essayais de rejoindre M. par téléphone, mais il ne répondait pas. J'ai pensé qu'il m'attendait peut-être déjà là-bas, à la nouvelle maison, qu'il me ferait une surprise. Mais non. Je suis arrivée, j'ai été chaudement reçue par Monsieur Lambert, mon voisin immédiat, puis j'ai ouvert les portes et les fenêtres du condo. Pour y accueillir un nouvel air. J'ai profité de ce moment de solitude pour me laisser flotter d'une pièce vide à l'autre. Balade vaporeuse dans le désert de la nouvelle maison... Et j'ai bien fait, car, deux heures plus tard, toutes les pièces étaient encombrées de boîtes. Quand les déménageurs ont quitté, j'étais découragée. Je me sentais fort seule parmi les boîtes. À la fois écrasée et bousculée par leur présence massive. Il était tard, je n'avais plus de forces. J'avais décidé que Rose et moi dormirions dans le salon, sur le nouveau canapé, livré la veille. Collées-collées.
M. est finalement arrivé seul une heure plus tard. J'ai sursauté. Où est Rose? « Elle dort dans le char. Tu devrais venir dormir chez moi. (J'ai hoché la tête: non. Mais il a insisté:) J'ai demandé congé pour demain. J'ai appelé Gilles, il va venir avec sa fille. Pendant que Carolane va s'occuper de Rose, nous trois, on va pouvoir mettre de l'ordre ici. - Vous feriez ça? - Ben oui. Si on t'aide pas un peu, l'été va finir avant que tu déballes ta dernière boîte. - Oh que c'est gentil! » Je l'ai serré contre moi. J'ai accepté son invitation... Dans quoi me suis-je embarquée?, me suis-je encore demandé, exténuée et quelque peu remuée. Mais pas le temps de me tourmenter. J'y repenserais le lendemain en retournant chez moi. Dans ma nouvelle maison.
Une nouvelle maison ou l'annonce d'une nouvelle vie.



Aucun commentaire:

Publier un commentaire