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Jour J - ou s'embarquer
Ce matin, plus de place pour la nostalgie: la
nervosité a pris le dessus! Je me suis levée, ai appelé mes parents pour
prendre des nouvelles de Rose, me suis douchée, avec cette question qui me tordait
l'esprit: Dans quoi me suis-je embarquée?
J'ai réalisé que j'allais devenir propriétaire. Réalisé pour vrai. Plus question d'appeler Monsieur Coutu quand le robinet de
l'évier de la cuisine ne coulerait plus, ou quand le bain bloquerait, ou encore
quand la toilette déborderait: ce serait moi, la proprio. Je devrais me
débrouiller toute seule. Pour TOUT.
Le père de ma fille est venu me rejoindre plus tôt
que je ne l'aurais cru. Il m'avait promis de m'aider à terminer les préparatifs
du déménagement, qui ne débuterait de toute façon qu'à 15 heures. Chaque
fois que je suis déménagée (et quand je dis chaque fois comme si j'étais
déménagée souvent, eh bien, c'est exactement ça, car j'en étais, là, à mon
huitième déménagement), c'était avant 9 heures le matin; j'ai toujours trouvé ça un peu tôt,
un peu stressant, mais j'ai bien dû constater que déménager en fin de journée,
ce l'est encore plus.
Dès qu'il est passé le seuil de la porte-patio, M.
m'a invitée à déjeuner au resto. « Chez Cora, comme au bon vieux temps? » À son
tour d'être nostalgique. Lui et moi, bien avant que je tombe enceinte de notre
Rose, avons vécu deux ans dans ce même quartier de Pointe-aux-Trembles. Il nous
arrivait parfois d'aller déjeuner au resto nommé, situé sur la rue Sherbrooke. Je
n'y étais pas retournée depuis cette époque. Il faut dire que ma fille est
allergique aux oeufs et que je fuis, en sa compagnie, ce type de restos. (Je
sais bien qu'il y a des oeufs dans les autres restos où j'amène ma fille, mais
disons que dans les restos à déjeuner, l'oeuf n'est pas juste dans certaines
assiettes, il est aussi dans l'air qu'on respire.) J'ai donc accepté l'offre de
M. et il était ravi de m'entendre commander la même assiette que lui, bourrée
de gras trans, même si, au final, je suis à peine parvenu à avaler quelques
bouchées. Je n'avais pas besoin de me justifier, ma nervosité me sortait des
pores de peau. Je ne cessais de me gratter, comme si j'étais en pleine crise
d'eczéma hivernale (alors que la canicule nous faisait suer): dans quoi me suis-je embarquée?
M. riait gentiment de moi. « Calme-toi, ça va bien
aller. » De retour à l'appartement sept, nous avons terminé les
boîtes et avons fait un sacré ménage. Je refusais de tourner les coins ronds,
je tenais à laisser derrière moi un logement impeccable. Je ne suis pourtant
pas d'un naturel Madame Blancheville. M. me trouvait intense avec la moppe. «
Tu réalises, là, hein, que quand ils vont entrer ici, ils vont tout nettoyer,
anyway? » « Ils », c'était une infirmière dans la quarantaine, nouvellement
séparée, avec son fils de vingt-trois ans, étudiant à l'université. Elle avait
acheté mes électros de cuisine (frigo, poêle et lave-vaisselle) et bien que je
les lui ai vendus à un prix fort modique, je lui étais reconnaissante qu'elle
les ait pris, ce qui m'évitait de les transporter, en plus de payer la moitié
de mon déménagement (Montréal-Joliette, ça ne coûte pas rien).
Il a fini par me laisser seule avec mon nettoyage
de la salle de bain (car nous n'entrions pas deux dans cette boîte à savon de
toute manière) pour pouvoir aller déposer dehors, sur le terrain du bloc, avec
l'intention de les donner, les jouets de Rose que je ne voulais pas rapporter à
la nouvelle maison. Sa bonne action s'est transformée en réaction survoltée: ma
propriétaire, qui était venue visiter un autre locataire (récolter son loyer
probablement), s'est montrée fort intéressée à ce que M. dépose les jouets dans
sa Jeep Cherokee. La rumeur voulait qu'elle et son mari aient gagné deux
millions de dollars à la loterie, rumeur que j'avais déjà révélée à M. et qui
s'en souvenait ce jour-là, car il s'est insurgé contre le fait qu'elle demande ces
jouets. « C'est pour donner aux pauvres, Madame, pas aux riches! », l'ai-je
entendu s'écrier dans les escaliers. La dame s'est présentée chez moi,
indignée, me disant que c'est justement ce qu'elle avait l'intention de faire,
les donner à un organisme qu'elle connaissait, et qu'en laissant les jouets sur
le terrain, n'importe qui pourrait les prendre. M. faisait de grands signes
derrière elle et lançait de gros yeux méchants à son endroit. Elle s'est
retournée, a envisagé mon ex (même si elle était toute petite et lui,
corpulant, elle soutenait son regard) pour lui demander comment il saurait que
c'est à des « pauvres » qu'il donnerait, que c'était ridicule son affaire et
lui, de rétorquer: « C'est vrai que je ne peux pas le garantir, mais une chose
que je sais, par exemple, c'est que vous, vous n'êtes plus à l'âge de jouer
avec ça! » Je trouvais que Robin des Bois dépassait la limite du raisonnable
dans la façon de s'adresser à ma future ancienne propriétaire. Elle n'avait pas
tort non plus et je la croyais quand elle disait qu'elle ne garderait pas les
jouets pour elle. De plus, je la trouvais franchement audacieuse de ne pas s'en
laisser imposer par mon ex, attitude que j'approuvais. Mais je me suis tout de même lâchement sortie de
cette scène digne du théâtre de boulevard en disant à la femme que c'était lui
qui avait la responsabilité des jouets et que je m'en tenais à son jugement...
elle a quitté en claquant la porte. J'ai remercié M. d'avoir eu droit à ce bel
adieu touchant de la part de ma proprio, ce à quoi il a haussé les épaules. Il
est ressorti au plus vite juste pour s'assurer qu'elle ne lancerait pas
quelques jouets dans sa Jeep en partant. C'est une femme vivant dans un bloc de l'autre côté de la rue qui est venue chercher les jouets. Elle ne semblait pas pauvre du tout, mais M. semblait satisfait. Et moi, j'étais débarrassée.
Une demi-heure avant que les déménageurs arrivent,
mon père s'est présenté au logement pour ramener Rose et pour prendre la relève de mon ex à mes côtés. C'était
la première fois que les deux se croisaient depuis fort longtemps. J'ai feint
d'ignorer ce moment de tension pour prendre ma fille dans mes bras, la serrer
très fort, et lui promettre que nous nous retrouverions dans la « nouvelle maison ». Elle
était un peu ébranlée par sa chambre vide, elle cherchait son lit et ses
jouets, et je l'ai rassurée en lui rappelant (parce que nous avions déjà passé
quelques heures dans notre future maison auparavant) qu'un tout nouveau décor,
qu'elle avait d'ailleurs choisi, l'attendait dans sa nouvelle chambre, une chambre de « grande fille ». Elle ne
voulait pas nous quitter, mon père et moi, mais M. a réussi à la sortir du
logement en lui offrant un arrêt à la crèmerie. Elle est donc finalement partie
en souriant, et la nervosité m'a noué le ventre. Je m'ennuyais de ma fille, que
j'avais un peu négligée en ces temps de transition. L'émotion s'est agrippé à
ma gorge par la suite, quand je suis allée passer le balai dans la chambre de
Rose. Chambre toute rose, avec une bande de tapisserie de princesses. Chambre
dans laquelle je l'ai vue grandir, je l'ai vu faire ses premiers pas. J'allais
pleurer quand une pensée m'a fait sourire: cette chambre de fillette allait
devenir celle d'un jeune homme de vingt-trois ans. Ouf! Il en aurait, du
travail à faire, pour transformer cette petite pièce en garçonnière...
Au reste, le déménagement s'est déroulé assez
rapidement et avec peu de heurts. Il faisait plus chaud en fin de journée que
sur l'heure du dîner. Les hommes en étaient à leur second déménagement, mais
ils demeuraient efficaces. Ils étaient motivés par leur envie de finir pour
assister à un spectacle (ils disaient constamment « el show »). Ils ont terminé
de vider le logement en deux heures. Mon père a donné un solide dernier coup de
balayeuse pendant que je suis allée saluée certains voisins. Je ne m'éternisais
pas, sinon j'aurais explosé de larmes. Pas que nous ayons développé un lien
d'amitié indéfectible, mais juste le fait de quitter cet endroit me troublait.
De dire adieu. Et me voilà triste, à la limite démolie, alors que ça ne
méritait quand même pas autant de peine.
Dans ma voiture, en plein dans cet état, j'ai pris
cette photo. Adieu, appartement sept.
En guise de souper, je me suis payé un très grand
café glacé. J'ai roulé jusqu'à ma nouvelle maison, les yeux pleins de larmes
mais le sourire fendu jusqu'aux oreilles. Ça y était. Je m'en allais vivre chez
moi. Dans ma nouvelle demeure.
Je quittais un endroit où les drapeaux du Canada
(et ceux de plein d'autres contrées célébrant la Coupe du Monde de Soccer) étaient
exposés partout pour un autre où il n'y en avait que quelques-uns, très discrets.
Je quittais la ville, Montréal, et sa multiculture, pour une ville de région, et sa culture du terroir, Joliette. Si l'on m'avait prédit ça quelques années auparavant, je me serais
esclaffée...
Je m'ennuyais de ma fille. J'essayais de rejoindre
M. par téléphone, mais il ne répondait pas. J'ai pensé qu'il m'attendait
peut-être déjà là-bas, à la nouvelle maison, qu'il me ferait une surprise. Mais
non. Je suis arrivée, j'ai été chaudement reçue par Monsieur Lambert, mon
voisin immédiat, puis j'ai ouvert les portes et les fenêtres du condo. Pour y
accueillir un nouvel air. J'ai profité de ce moment de solitude pour me laisser
flotter d'une pièce vide à l'autre. Balade vaporeuse dans le désert de la
nouvelle maison... Et j'ai bien fait, car, deux heures plus tard, toutes les
pièces étaient encombrées de boîtes. Quand les déménageurs ont quitté, j'étais
découragée. Je me sentais fort seule parmi les boîtes. À la fois écrasée et
bousculée par leur présence massive. Il était tard, je n'avais plus de forces. J'avais
décidé que Rose et moi dormirions dans le salon, sur le nouveau canapé, livré
la veille. Collées-collées.
M. est finalement arrivé seul une heure plus tard.
J'ai sursauté. Où est Rose? « Elle dort dans le char. Tu devrais venir dormir
chez moi. (J'ai hoché la tête: non. Mais il a insisté:) J'ai demandé congé pour
demain. J'ai appelé Gilles, il va venir avec sa fille. Pendant que Carolane va
s'occuper de Rose, nous trois, on va pouvoir mettre de l'ordre ici. - Vous
feriez ça? - Ben oui. Si on t'aide pas un peu, l'été va finir avant que tu
déballes ta dernière boîte. - Oh que c'est gentil! » Je l'ai serré contre moi.
J'ai accepté son invitation... Dans quoi me suis-je embarquée?, me suis-je encore demandé, exténuée et quelque peu remuée. Mais
pas le temps de me tourmenter. J'y repenserais le lendemain en retournant chez
moi. Dans ma nouvelle maison.
Une nouvelle maison ou l'annonce d'une nouvelle
vie.

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